Il était dans un embouteillage, normal à Paris vers 18H00 et surtout totalement habituel sur la voie Hidalgo qu’il était obligé d’emprunter pour rentrer chez lui. La voie Hidalgo était connue de toute la France pour être la voie la plus congestionnée du pays, et ce quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Les pousse-pousse et vélos électriques le doublaient en permanence. Mais à tout prendre il préférait être au chaud à l’intérieur de son véhicule plutôt qu’exposé au froid et à la pluie qui d’ailleurs se transformait lentement en neige dans cette glaciale soirée d’hiver. Même si le gouverneur de la France cachait soigneusement les statistiques, la population savait que les utilisateurs de vélos et pousse-pousse étaient les premières victimes d’accident, surtout dans les conditions de cette soirée. Au moins lui il était au chaud dans sa… Non, il allait penser « sa voiture », mais ce n’était plus vrai depuis longtemps. Il était dans une Hulotte, pas une voiture individuelle mais un Véhicule Electrique Obligatoire Citoyen, un VEOC. Une horreur aussi laide que ses initiales.
Dix ans auparavant, le gouvernement avait obligé tous les habitants à rendre leurs voitures thermiques pour recevoir en échange une Hulotte multicolore avec ses couleurs improbables comme vert criard, orange pétant et jaune serin. Les ministres européens avaient en effet suivi les recommandations du comité pour le bonheur électrique, et les couleurs des Hulottes se devaient d’être « gaies », les mauvais langues disaient « gay » mais elles ne répandaient pas longtemps leur mauvais esprit et étaient rapidement arrêtées et transférées dans les camps de redressement réservés aux homophobes, la République veillait au bon comportement citoyen.
La Hulotte, quel nom ridicule, mais il avait été choisi pour rendre hommage au ministre écologique emblématique des premiers âges du macronisme. C’était tellement stupide, que le ministre en question devait se retourner dans sa tombe si la sienne existait encore. Macron, comment ne pas l’oublier celui là ? Et d’ailleurs on ne pouvait pas l’oublier, les autorités faisaient tout pour.
Ici, à Paris, il suffisait de lever les yeux. En effet un gigantesque monument à l’effigie de Macron Premier dominait la ville. C’était une statue construite sur le modèle de la statue de la liberté mais d’une taille encore plus imposante. Elle avait été édifiée à la place d’un très vieux monument, la Tour Eiffel, qui avait été détruite lors de la période que les historiens appelaient maintenant, « la décennie des massacres ». Un temps où des bombes explosaient dans les grandes capitales européennes et particulièrement en France. La Tour Eiffel s’était effondrée lors de l’un de ces « évènements » et pour redonner du courage au peuple, les dirigeants de l’époque avaient décidé d’édifier cette statue de Macron Premier qui après la destruction de ce monument très emblématique de l’époque, avait pris le pouvoir à vie. Après, une purge de tous les éléments perturbateurs avait eu lieu, d’autres mauvaises langues disaient que les attentats n’étaient arrivés que pour cette prise de pouvoir, mais c’était, comme on disait à l’époque, des complotistes, des colporteurs de fake news.
Bras écarté, grand sourire, la statue de Macron était plus grande que l’ancienne Tour Eiffel. Mais comme cette dernière elle était montée sur une armature métallique et donc creuse afin que les citoyens puissent monter la visiter. Des restaurants et des magasins avaient été installés à l’intérieur et c’était un véritable succès touristique et un monument unique au monde. Même les dictateurs Nord Coréen n’avaient pas de statue aussi grande à leur effigie, une véritable référence ! Mais cette statue avait aussi des raffinements spéciaux. Tout d’abord elle tournait lentement sur elle même. Son socle était motorisé et Macron 1er faisait un tour complet en une journée en suivant le soleil. Dès que la nuit tombait, les yeux bleus de Macron projetaient irrégulièrement un rayon de la même couleur sur toute la ville.
Il trouvait personnellement que tout cela était aussi ridicule que la Hulotte, mais c’était le siècle qui voulait ça. Certains affirmaient même que des détecteurs spéciaux avaient été installés dans les « yeux » de la statue et que la lumière bleue était dangereuse pour la santé. Tous les enfants d’ailleurs jouaient à bleu de feu, il fallait éviter d’être éclairé par les rayons bleus, sinon c’était la mort dans d’atroces souffrances.
Le crachotement de sa radio le tira de sa rêverie sur les délires Macroniens. C’était un message gouvernemental, donc toutes les radios et écrans s’allumaient automatiquement pour que les citoyens soient informés.
- « Une opération de sécurité est en cours sur Paris Nord, veuillez faciliter le travail de nos vaillantes forces de sécurité afin que le calme et la sécurité citoyenne soient rétablis rapidement. Merci de votre écoute, Fraternité Citoyenne ! »
Il se renversa dans son siège, la propagande habituelle, il devait avoir une émeute africaine, à moins que cela soit une expédition punitive des 88, le groupe de retraités qui attaquait les jeunes pour voleur leurs biens et les revendre au marché noir afin de manger. Il y avait tellement d’opérations de sécurité de nos jours. Il sourit, au moins les forces de sécurité n’utilisaient pas des Hulottes !
Et non ! Ils avaient le privilège d’avoir eux des moteurs essences avec des V8 ou des V12, cela dépendait du grade et des décorations des escadrons. C’était d’ailleurs aussi un privilège de la caste dirigeante de rouler avec des véritables voitures à essence. Le bruit, le ronronnement des moteurs, toutes ces merveilles étaient réservées à l’élite. Les enfants s’arrêtaient de jouer quand un convoi officiel passait en vrombissant. Les adultes relevaient la tête et se rappelaient brièvement le bonheur de faire rugir le moteur en enfonçant l’accélérateur. Le convoi passait dans un vacarme merveilleux, puis tout disparaissait, l’odeur de l’essence, le bruit. Alors une Hulotte arrivait avec son couinement caractéristique. Les adultes baissaient à nouveau la tête et les enfants retournaient à leurs petites voitures qui ne faisaient pas de bruit. Car ils avaient interdiction de faire du bruit en jouant aux voitures, sinon la police Charlie chargée de l’application de la politique écologique citoyenne leurs donnait des amendes pour conduite anti écologique et anti républicaine. Celles ci étaient prélevées immédiatement sur le salaire des parents qui étaient prévenus par une alerte d’infraction citoyenne sur leurs téléphones. Le bruit des moteurs étaient prohibés car rappelant les heures sombres de notre histoire, oui celles du réchauffement climatique !
Personnellement, il aurait bien aimé d’ailleurs revenir à ce temps du réchauffement climatique. Les médias annonçaient fièrement que la planète ne se réchauffait plus et que c’était grâce à tous les sacrifices que les populations avaient faits. Oui il faisait plus froid, la pluie, la neige étaient très fréquents. Mais il ne fallait pas parler des nuages qui cachaient le soleil, nuages provenant d’une pollution gigantesque.
Car les voitures électriques, les chauffages électriques, les ordinateurs, les téléphones consommaient beaucoup d’électricité. Et il fallait la produire, beaucoup produire, énormément produire. Les usines d’aérogénérateurs électriques, pardon les éoliennes, qui avaient couvert au départ le pays avaient été un échec. Les gens devenaient fous avec le bruit et l’effet stroboscopiques des pales amenant à de graves émeutes et la destruction des pylônes par les commandos Don Quichotte. Mais surtout elles n’étaient pas efficaces pour produire assez d’électricité. Mais le coup de grâce avait été donné lorsque la Chine avait mis un embargo sur les terres rares qui étaient nécessaire pour produire les aimants des générateurs. Ces satanées horreurs avaient donc été rapidement détruites pour récupérer les aimants et le métal des pylônes.
Or il fallait produire toujours plus d’électricité et les gouvernements ne voulaient pas relancer le nucléaire pour la bonne raison qu’ils étaient incapables d’avoir assez d’ingénieurs pour construire et maintenir les centrales en raison de la baisse du niveau drastique de l’enseignement supérieur. Il avait donc fallu construire d’énormes centrales à gaz, puis à fuel, puis à charbon pour enfin produire assez d’électricité pour les voitures électriques propres. Les allemands dont les mines de houille pullulaient dans leur pays, avaient été les premiers à relancer leurs centrales. La houille qui est un charbon de très mauvaise qualité polluait énormément et les vents envoyaient généreusement cette pollution en France. Mais encore une fois les voitures propres pouvaient rouler.
Soudain il sentit la Hulotte bouger sans qu’il ait eu quelque action sur les commandes. En même temps le claquement caractéristique lui indiqua que toutes les portières et le coffre étaient verrouillés. Les quatre roues de la Hulotte venaient de se braquer pour que le véhicule se gare au plus près du bas côté. Toute la file de Hulotte, devant lui et derrière lui exécutait la même manœuvre. Plus personne ne pouvait sortir, la Hulotte devenait une cellule individuelle citoyenne. C’était une préparation avant l’intervention d’une brigade d’intervention Charlie. Car la véritable raison pour laquelle le gouvernement avait imposé la Hulotte était qu’elle était entièrement contrôlable à distance par le biais du boitier Charlie dont les véhicules étaient équipés. Parfait pour tout contrôle de police, parfait pour stopper une manifestation ou éviter des témoins en détournant la circulation d’une zone sensible. Finie la liberté de circuler des voitures à moteur thermique, l’électrique c’était le collabo de la dictature républicaine, en fait une dictature électrique. Car l’électrique permettait également de réduire totalement la distance parcourue par un véhicule. La Hulotte avait une autonomie de trois cents kilomètres. On pouvait traverser la France avec mais pas l’Europe. Beaucoup de pays européens avaient choisis de miser plutôt sur les voitures à hydrogène et donc les bornes de recharge électrique n’étaient pas toujours disponibles. C’était d’ailleurs la volonté de l’Europe, les transports entre les états n’étaient tolérés que s’il s’agissait de transports en commun. Le déplacement individuel était en effet éminemment suspect. Pourquoi en effet ne pas vouloir faire comme les autres ? Cela impliquait une volonté individuelle, une pensée individuelle et ça ce n’était pas Charlie, ni très républicain, ni européen.
Avec une voiture à essence vous pouviez traverser l’Europe et le monde entier, car à part la France, le monde aimait toujours les voitures vrombissantes avec le champ majestueux des V8 et V12 modernes qui polluaient et consommaient beaucoup moins que leurs ancêtres. Mais il fallait aussi reconnaître que les autres pays n’avaient pas choisi la dictature républicaine.
Soudain une lumière rouge envahit son habitacle. Un autre dispositif de la Hulotte, une lumière rouge clignotante indiquait aux forces de l’ordre que le suspect ou le criminel se trouvait dans la voiture signalée par cette lumière. Il sentit la sueur froide couler le long de sa colonne vertébrale pendant que les vrombissements des V8 de la police Charlie se rapprochaient, accompagnés par le hurlement des sirènes. Dans la file immobilisée des Hulottes, chacun des occupants partageait le sentiment de peur, la police Charlie était connue pour son arbitraire et moins on avait affaire à eux, mieux on se portait.
Les énormes 4X4 d’intervention s’arrêtèrent en dérapant près de son véhicule. Des hommes armés, casqués et masqués en sortirent et entourèrent rapidement la petite Hulotte et braquant le conducteur avec leurs armes.
Ce n’était pas lui, c’était la Hulotte devant lui qui clignotait en rouge, mais la force de la lumière lui avait fait croire dans la panique que c’était lui qui était visé. Mais il n’était pas sorti d’affaire pour autant. Il suivait tétanisé la scène qui se déroulait devant lui.
Le conducteur semblait assez calme. Il regardait autour de lui et savait qu’il n’avait aucune chance de s’échapper du piège républicain qu’était la Hulotte. Un des policiers avait sorti un scanner facial portatif qu’il plaqua contre la vitre conducteur. Des fils de lumière scannèrent rapidement le visage de l’occupant et un voyant vert s’alluma sur le boitier.
- C’est bien lui dit il en s’adressant à ses collègues.
- C’est un dangereux terroriste, ne prenons pas de risque.
- Gaz !
- C’est parti !
L’un des hommes sortit de sa ceinture un tube de petit diamètre et le posa sur le toit de la Hulotte à un endroit précis marqué d’un cercle phosphorescent. Une trappe s’ouvrit sur le toit, le cylindre libéra une pastille, puis la trappe se referma et le policier remit le tube dans sa ceinture. La pastille se mit à diffuser un gaz très dense. Le conducteur se débattit et essaya de casser une vitre. Mais en vain, il succomba rapidement et s’effondra la tête sur le tableau de bord.
Il venait de découvrir une nouvelle fonctionnalité de la Hulotte, la trappe à gaz pour la police Charlie. Typique de la République. Les Charlies attendirent que le gaz fasse complètement son effet, puis le chef du détachement appuya sur la télécommande qu’il portait sur son avant bras, déverrouillant les portes de la Hulotte. Le gaz s’échappa en produisant un léger chuintement. Deux hommes s’emparèrent du corps inerte du conducteur pour le jeter dans la cage à l’arrière de leur 4X4. Ils reprirent la route immédiatement à toute vitesse et à grand renfort de sirène. Voilà, c’était fini. La radio s’alluma de nouveau.
- « Opération anti terroriste réussie sur la voie Hidalgo, le trafic redevient fluide »
Il éclata d’un rire nerveux, encore sous le choc de l’arrestation. Même sur un point aussi ridicule que la circulation, la propagande républicaine n’arrêtait jamais, il fallait qu’ils mentent, c’était d’ailleurs dans la nature de la République en fait. Sa Hulotte, comme toutes les autres de la file, se remit à bouger pour se replacer au milieu de la voie et le trafic se libéra légèrement, ils devaient bien avancer à deux kilomètres à l’heure maintenant. Devant lui, la Hulotte vide avançait doucement également. Elle allait revenir au domicile de son propriétaire. Il n’osait pas penser à la famille de cet inconnu. Dans la plupart des cas, personne ne savait ce qu’il arrivait aux malheureux arrêtés par la police Charlie. La radio l’avait qualifié de terroriste, mais il avait bien vu que le conducteur était blanc. Quand la république qualifiait un blanc de terroriste, c’était immanquablement quelqu’un qui avait déplu au régime, soit en tenant des propos anti républicain, soit parce qu’il était catholique. Et généralement cela allait de pair.
Un catholique ne pouvait être républicain car la république avait juré la destruction de la religion catholique, la véritable. Pas celle des judéo maçons républicains compatibles, celle des collabos de l’église conciliaire, c’est à dire celle de Vatican II. Généralement les catholiques non collabos étaient jugés discrètement et envoyés dans un bagne Macron dans les colonies possédées par la Fédération Européenne : en Guyane par exemple ou en Afrique du Nord. A moins qu’il soit condamné à mort et que ses organes soient donnés à un républicain en détresse médicale.
Pendant que sa Hulotte avançait à la vitesse d’une tortue, il mit la main à l’endroit où l’étui était dissimulé dans sa veste. Il allait encore une fois pouvoir délivrer son message. Car il était un messager et la République Universelle aurait certainement adoré mettre la main sur le message et les informations qu’il contenait, pas encore, pas cette fois-ci.
Il pensa une dernière fois à celui qui avait été arrêté, était ce un camarade ? L’avait il rencontré dans une réunion secrète ? Il avait croisé brièvement son regard dans le rétroviseur avant l’arrivé du gaz. Un regard fier et droit. Il se mit à réciter un pater et un ave pour lui. Car il était catholique rebelle et c’était le sort qui lui était réservé si jamais il était pris par la république.
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